Plein  Chant
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A P O S T I L L E S

31 juillet 2011







Le Citateur et Le Petit Citateur







 

 

Voici deux livres dont les titres pourraient être confondus malgré leurs dates de publication éloignées l’une de l’autre: Le Citateur, par Pigault-Lebrun (Paris, J.-N. Barba, 1803) et Le Petit Citateur par J.-Ch.-X [Jules Choux], bachelier ès-mauvaises langues (Paphos [Bruxelles], 1869). Chacun de ces livres une fois lu, toute similitude disparaît; et pourtant, si l’on accepte de sortir du champ étroit où nous enferme une lecture immédiate, ils se rapprocheront de nouveau.

 

   Pigault-Lebrun et Jules Choux    


Que savons-nous des auteurs? Pigault-Lebrun fut très lié au libraire du Palais-Royal, Jean-Nicolas Barba, qui publia, un an après sa mort, Vie et aventures de Pigault-Lebrun, sans nom d’auteur, mais écrit par Horace Raisson (1798-1854), connu de nos jours surtout pour ses liens avec Balzac. Le livre paraît tellement romancé qu’il est difficile de s’en servir. La biographie de Hoefer (Nouvelle Biographie générale, t. XL, Firmin Didot frères, 1842), en revanche, nous fournit quelques éléments: Charles-Antoine Pigault de l’Epinoy, dit Pigault-Lebrun, né à Calais le 8 avril 1753, mourut le 24 juillet 1835. Son père, magistrat à Calais, fut aussi autoritaire que l’Ami des hommes, le père de Mirabeau et il utilisa, comme lui, des lettres de cachet contre son fils; mieux (si l'on peut dire!), il le fit passer pour mort, mais se réconcilia avec lui, vers la fin de sa vie. Pigault-Lebrun s’était marié, avait perdu sa femme, puis s’était remarié avec la sœur de Michot, acteur au Théâtre-Français. En 1806, il entra dans l’administration des douanes, mais fut destitué en 1824. On a pensé que se baptiser soi-même Pigault-Lebrun représentait, pour Charles-Antoine Pigault de l’Epinoy, un signe de révolte contre son père, mais son frère lui aussi, qui s’était appelé, en tant que cadet, Pigault de Beymont, avait signé d’un nom composé, Pigault-Maubaillarcq, une adaptation d’un manuscrit américain: La Famille Wieland, ou les prodiges (1808) et un autre livre tombé dans l'oubli le plus total. Quoi qu’il en soit, Pigault-Lebrun est resté, dans les manuels de littérature et non dans la mémoire collective littéraire vivante d’où il a disparu, comme un auteur (trop) fécond et volontiers licencieux sinon grivois, la grivoiserie étant une forme méprisée du langage érotique dans la mesure où les sous-entendus, derrière leur apparente adéquation au langage toléré, se révèlent plus obscènes que les vrais mots qualifiés, en général, d'obscènes. Son style et le genre littéraire qu’il cultive seraient assez bien symbolisés par les titres du premier chapitre de La Folie française (Une macédoine): «Comme quoi dans le grand monde, absolument comme dans le petit, on aime à courantiner et à batifoler. Ce que c’est que de se perdre dans les bois de Chantilly… Souper entremêlé de hussards et nuit où tout le monde dort ou ne dort pas, on ne sait trop en quelle compagnie. Pauvre Fanchette ! tu l’as bien voulu!!!… ».

À la grivoiserie complaisante, Pigault-Lebrun ajoutait un anticléricalisme radical. En résumé, un fabricant de livres à la chaîne, aussi efficace en son temps à l’égard des lecteurs qu’il paraît, de nos jours, inopérant — une branche morte de la littérature.

Jules Choux (1825 ?-1874), chansonnier, publiant des piécettes comiques en plus de ses chansons, écrivit dans divers journaux, parus autour de 1848, évidemment républicains, mais vite disparus: il fut le rédacteur gérant de La Chandelle démocratique et sociale, journal mensuel politique, critique et charivarique (deux numéros parurent) qu’il orna charivariquement de cette précision: «Notre feuille qui ne paraîtra que du 1er au 5 de chaque mois, le soir, ne pourra être lue que par des gens éclairés» ; il écrivit dans Le Gamin de Paris, drapeau du peuple; Le Père Duchêne; L’Aimable faubourien, Journal de la canaille, vendu par la crapule aux honnêtes gens. Sous la Commune, dont il était partisan, il fonda La Némésis galante, gazette politico-satirique, dont le premier numéro parut le 29 avril 1871 et qui mourut après le second.

 

  Petite bibliographie du Citateur    


   Le Citateur, par Pigault-Lebrun (Jean-Nicolas Barba, libraire, palais du Tribunat, derrière le Théâtre-Français, n° 51) parut pour la première fois en 1803 (2 volumes in-12) et le fils de Jean-Nicolas Barba, Gustave, installé rue de Seine, en donna une nouvelle édition en 1830, précédée de cet avertissement: «Il existe dans le commerce une contrefaçon entièrement tronquée, publiée dans le format in-8°. Je déclare que cet ouvrage étant ma propriété, je poursuivrai [etc.]». En 1811 déjà avait paru une contrefaçon, mais en 2 volumes in-12, sous la fausse rubrique de Hambourg, à Paris en réalité. Le Citateur fut souvent réimprimé, mais restait rare car les dévots s’appliquaient à le détruire puisque il avait été mis à l’index, condamné par un décret du Saint-Office, le 22 novembre 1820, puis le 20 janvier 1823. Le Petit Citateur de Jules Choux parut pour la première fois en 1869, publié dans la clandestinité à Bruxelles, sous la fausse rubrique de Paphos. On serait tenté d’en attribuer la publication à Jules Gay, mais sans preuve. Dans la mesure, néanmoins, où il sera publié une seconde fois par Jean Gay, le fils de Jules, en 1881, sous la raison éditoriale Gay et Doucé, avec la même fausse rubrique: Paphos, on peut croire que Jules Gay en fut l’éditeur.

Si Le Petit Citateur fut publié successivement par Jules Gay puis par son fils, il est curieux de constater que Le Citateur fut également publié à Bruxelles, et par Jean Gay, ce qui montrait que les deux livres s’adressaient aux mêmes lecteurs, les curieux amateurs de livres clandestins. Cela en 1879, dans une collection nommée «Bibliothèque verte». Pour attirer plus de curieux encore que n’en attirait le nom de Pigault-Lebrun, Jean Gay voulut innover; il s’explique, dans un avant-propos signé G[ay]. D[oucé]:


«Voulant modifier le ton criard qu'offre l'impression en encre noire sur papier blanc, après avoir étudiés les diverses impressions faites sur papiers nuancés et celles en encre de couleurs, nous avons reconnu que l'encre verte foncée était préférable à toute autre.

Nous publions donc le présent livre en encre verte, et s'il reçoit un bon accueil du public lettré, comme nous l'espérons, nous nous proposons de le faire suivre par une série d'ouvrages curieux.»

 

Mal lui en prit, car un critique littéraire de la revue mensuelle d’Octave Uzanne n’apprécia guère: «Je ne parlerai que pour mémoire d’une réimpression du Citateur de Pigault-Lebrun. Obéissant à une ingénieuse fantaisie, les éditeurs avaient demandé à l’imprimeur une impression en encre verte, mais cet essai n’a pas réussi» (Le Livre, janvier 1880, «Correspondances étrangères», p. 16).

Lorsque Jean-Nicolas Barba édita les Œuvres complètes de Pigault-Lebrun, de 1822 à 1824, en 20 volumes in-8°, il s’abstint d’y inclure Le Citateur et La Folie espagnole. Qu’à cela ne tienne, la Bibliothèque des Curieux, équivalent affadi de Gay et Doucé, à cette différence près qu’elle était légale, publia les deux titres dans le même volume.


   Bibliographie sélective du Petit Citateur   

 

Le sous-titre de la version originale du Petit Citateur: «Pour servir de complément au Dictionnaire érotique du professeur de langue verte. Par J.-CH-X., bachelier ès-mauvaises langues» donnait deux informations hétérogènes, dont la première concernait la généalogie du livre et la seconde l’auteur. La nature clandestine de l’ouvrage explique les initiales, qui recouvraient, on l’a vu, le nom du chansonnier Jules Choux. Quant au Dictionnaire érotique du professeur de langue verte, il est l’œuvre d’Alfred Delvau; le livre était paru cinq ans auparavant, imprimé à Bruxelles pour Jules Gay, avec l’adresse: Freetown, Imprimerie de la Bibliomaniac Society, 1864, en même temps que Édouard Dentu publiait, à Paris, du même Alfred Delvau: Les Cythères parisiennes, histoire anecdotique des bals de Paris. Signalons que le Dictionnaire érotique moderne de 1864 fut condamné à la destruction par le tribunal correctionnel de la Seine en 1865. En 1874, on aura, toujours chez Jules Gay: Dictionnaire érotique moderne par un professeur de langue verte, 2e édition, revue, corrigée, considérablement augmentée par l’auteur, et enrichie de nombreuses citations (Neuchâtel, Imprimerie de la Société des Bibliophiles Cosmopolites). Delvau était dit «professeur de langue verte» pour avoir publié, en 1866, un Dictionnaire de la langue verte, argots parisiens comparés. Il y rendait hommage à «Jules Choux, un chansonnier parisien d'un accent original et qui connaît encore mieux que moi les dessous ténébreux de notre chère ville natale, m'a apporté, à lui seul, une plantureuse moisson que je n'ai eu que la peine d'engranger.»

En 1875, Vital-Puissant, de mauvaise réputation auprès des bibliographes pour son ardeur à publier des contrefaçons, donnait au public: Dictionnaire érotique moderne par deux professeurs de langue verte Troisième édition dans laquelle on a refondu la première et la deuxième édition in-18 et que l’on a augmentée d’environ sept à huit cents termes nouveaux puisés dans les meilleurs auteurs érotiques, anciens et modernes (Freetown, Imprimerie de la Bibliomaniac Company). Le deuxième professeur de langue verte était Jules Choux, l’ami et le complice d’Alfred Delvau, qui rapporte, dans un avant-propos de l’édition de 1874: «Delvau avait préparé une seconde édition de son œuvre, plus châtiée et plus complète que la première, lorsque la mort nous l’enleva, en 1867. Nous [un "nous" de majesté] recueillîmes ses épaves avec soin, et nous en faisons faire aujourd’hui une impression soignée pour les esprits libres et éclairés ». Dans cette seconde édition, Le Petit Citateur était annoncé à paraître, mais non encore muni de son titre définitif : Dictionnaire pornographique ancien et moderne, par un docteur ès-mauvaises langues. Recueil d’expressions et de mots anciens et modernes sur les choses de l’amour, de la galanterie et de la paillardise pour servir de complément au Dictionnaire érotique moderne. En 1876 selon Louis Perceau, trois ou quatre ans plus tard selon Pascal Pia, parut chez Gay et Doucé un Dictionnaire érotique moderne par un professeur de langue verte. Nouvelle édition, revue, corrigée, considérablement augmentée par l’auteur, et enrichie de nombreuses citations (Bâle, Imprimerie de Karl Schmidt; édition imprimée exclusivement pour les membres de la Biblio-Aphroditiphile Société, s.d.). 


   Derrière les titres    

 

Les titres presque identiques oubliés, les différences de l’un et l’autre ouvrages sautent aux yeux. La date, en premier lieu: Le Petit Citateur, paru à la fin du Second Empire, suivait de loin Le Citateur, écrit sous le Consulat: l’eau avait coulé sous les ponts… La manière d’être et d’écrire des deux auteurs, ensuite. Pigault-Lebrun (1753-1835) produisit ses livres de fiction — romans ou pièces dramatiques — en bon fabricant, utilisant des ficelles efficaces, avec pour seul objectif: plaire au public de son temps. Il unissait, par son style, par ses références littéraires avouées ou non aux productions érotiques du XVIIIe siècle dans Le Coureur d’aventures, p. 231 de l’édition de 1876, il cite Les Bijoux indiscrets, l’Ode à Priape de Piron ; dans La Folie espagnole, p. 133 de l’édition de la Bibliothèque des Curieux, 1914, il faisait allusion au conte en vers de Boufflers, « Le cœur », où le mot cœur est mis pour l’organe sexuel, masculin ou féminin : « Il s’élève, il s’abaisse, il s’ouvre, il se resserre » l’Ancien Régime finissant et le Directoire, quand le public se libérait de l’oppression de la Terreur, nouveaux riches et émigrés parlant souvent d’une même voix. Jules Choux en revanche, est connu, on l’a vu, en chansonnier de la IIe République et du Second Empire, un homme de son temps, engagé politiquement à gauche. Si Pigault-Lebrun aime s'exhiber en petit-maître, Jules Choux revendique son appartenance au peuple et oppose au style travaillé de Pigault-Lebrun, reflet d'un langage des salons de l'Ancien Régime un tantinet musclé par les formes langagières du Directoire, une connaissance de l’argot acquise sur le terrain, celui des rues populaires de Paris.

Les deux livres diffèrent encore et surtout par leur thème : anticléricalisme goguenard chez Pigault-Lebrun ; langue érotique, de préférence populaire, mais pas uniquement, chez Jules Choux. La différence apparaît dès l’épigraphe de chacun des auteurs. Alors que Le Citateur se place dans le registre de la critique anticléricale en faisant suivre le titre par une épigraphe: «Notre crédulité fait toute leur science. Voltaire», reproduisant un vers d’Œdipe qui rimait à «Nos prêtres ne sont pas ce qu’un vain peuple pense», Le Petit Citateur, par le biais du sous-titre, «Notes érotiques et pornographiques. Recueil de mots et d’expressions anciens et modernes, sur les choses de l’amour, etc.», délimite un territoire tout différent: celui de l’amour physique. Si l’épigraphe de Pigault-Lebrun apparaît franche et brutale, celle de Jules Choux pour Le Petit Citateur, venue d’un passage écrit en 1793 (la date est donnée), paraissait anodine malgré son attaque de la première Assemblée nationale (sous le Second Empire, il était plutôt bien vu de honnir la Révolution): «Combien il serait important que l’Assemblée Nationale qui supprime tout, coupe tout, élague tout, et s’approprie tout, en prêchant la liberté, elle qui a amené en France une foule de nouveaux mots barbares et aussi intelligibles que les hiéroglyphes Égyptiens, comme motions, districts, amendements,…… etc., etc., etc., etc., voulût bien rédiger un Dictionnaire à l’usage de Cythère!». Sous l’épigraphe, la référence, presque anodine elle aussi en apparence, « Œuvres libres d’un citoyen qui ne l’est pas. 1793 », cache au profane mais révèle à l’initié le parti pris d’une littérature érotique: la phrase était extraite d’un ouvrage de Mercier de Compiègne : Les Veillées du couvent ou le noviciat d’amour, œuvres libres d’un citoyen qui ne l’est pas. Poème érotico-satyrique par un bâtard de Mirabeau l’aîné (A Saint-Cyr et à Paris, l’an de Vénus 5793 [1793] ; republié chez Séguier en 1995), où à ce qui était dit en toutes lettres s’ajoutait la présence de Mirabeau, non pas l’homme politique, mais celui qui avait écrit Errotika Biblion, Le Rideau levé ou l’éducation de Laure, etc. Mercier de Compiègne se piquait d’éducation sexuelle et langagière ; avant la phrase citée par Jules Choux, il venait d’énumérer quelques mots réprouvés par les mœurs mais utilisés par certains: «[…] le membre viril, le pénis [correction fautive de l’édition Séguier pour pénil que l’on trouve dans le Dictionnaire érotique moderne à l’entrée Jean Chouart où est donnée cette même citation mais dépourvue du nom de l’auteur] selon Lignac [le médecin Louis de Lignac, ayant écrit De l’homme et de la femme considérés physiquement dans l'état du mariage, 1772], la braguette selon Rabelais, Marot et autres poëtes anciens; la verge dans l’idiôme des nourrices et des parleurs timbrés; le braquemart dans Robé [Robbé de Beauveset], Rousseau [Jean-Baptiste R.], Grécourt; Jean Chouart dans d’autres; un Priape dans les textes Grec et Latin» (Séguier, 1995, p. 74). Reste que, tout au moins au premier abord, quel que soit le ton employé par Pigault-Lebrun et par Jules Choux, chacun d’eux œuvrait dans son coin, séparé l’un de l’autre. Lorsque la violence de Pigault-Lebrun s’adressait au clergé et à la matière de son enseignement, la verve habile de Jules Choux s’exerçait dans le registre érotique car ses définitions sont aussi, et parfois plus libres que les citations qu'il donne en exemple.

Si l’on a rapproché dès l’abord Le Citateur et Le Petit Citateur, ce fut pour le substantif commun aux deux titres. Pigault-Lebrun avait tenu à s’expliquer sur le mot citateur, qu’il prenait à tort pour un néologisme: «Je sais, mon cher Geoffroy [l’abbé Geoffroy, le critique littéraire et dramatique du Journal des Débats et de l’Empire à partir de 1801, viscéralement antivoltairien comme son maître, Fréron, alors que, voltairien, Pigault-Lebrun l’était jusqu’au bout de la plume], qu’on dit citer, citations, et que citateur n’est pas français ; mais je puis, comme vous, avoir mes licences» (Le Citateur, 1803, t. I, p. 1, note). Si l’on en croit le Dictionnaire historique de la langue française (Dictionnaires Le Robert), le mot citateur date de 1696. Peu importe. Ce que l’on ignore, en revanche, c’est si Jules Choux a pensé au livre de Pigault-Lebrun en intitulant son dictionnaire Le Petit Citateur. Ne serait-ce pas, plutôt, une suggestion de Jules Gay, s’il fut l’éditeur du livre? Hypothèses… Jules Choux, en tout cas, bien qu’il se présente en fournisseur d’un complément au Dictionnaire érotique moderne de Delvau refuse, pour son livre, le qualificatif de dictionnaire: «Le Petit Citateur […] rappelle au lecteur qu’il n’a pas eu l’intention de faire un Dictionnaire, mais un recueil de notes, de mots et d’expressions, concernant les Choses de l’Amour» (Note de l’Auteur, p. 7). Citateur donc se voulait Jules Choux, un terme moins dépréciatif que celui de compilateur.

Pigault-Lebrun, quoi qu’il écrivît, se voulait avant tout voltairien, par le style — un style concret, rapide, moqueur, faussement ingénu — et par les idées, au moins en matière religieuse, ne cessant de brocarder le christianisme, ses ministres et ses fidèles. Il apparaît cependant, par son style et par ses idées, en disciple de Voltaire, certes, mais sur un mode vaudevillesque. Les idées antireligieuses de Voltaire étaient, sous l’Empire, entrées dans la pensée commune, aplaties et simplifiées à outrance, si bien que Le Citateur offre une vulgarisation efficace pour les convaincus mais inopérante à l'égard des indécis et, de toute manière étrangère à la pensée de Voltaire, vivante, coupante comme le diamant, pointue et abstraite à la fois. Si Pigault-Lebrun donnait l’impression d’écrire pour le plaisir d’écrire, de ne jamais refuser d'ajouter une ligne à une autre ligne, un roman à un autre roman, il se montrait cependant paresseux en matière de réflexion, inférieur là encore à son modèle et se contentant de recopier dans Le Citateur des phrases ou des paragraphes entiers du Dictionnaire philosophique, de l’Essai sur les mœurs, d’autres ouvrages ou opuscules encore de Voltaire, qui furent longtemps lus et approuvés à l’égal de la Bible par les uns, jugés bons à brûler et sataniques par les autres.


   Tentative de rapprochement entre Le Citateur et Le Petit Citateur   


Si Le Citateur est du Voltaire abâtardi, Le Petit Citateur lui non plus, ne tombait pas des nues. Que Le Petit Citateur emprunte au Dictionnaire érotique moderne, est presque normal dans la mesure où Jules Choux avait, au départ, apporté sa contribution à Alfred Delvau et ensuite, refaçonné la deuxième édition (celle que l’on cite plus bas) de ce Dictionnaire. Les rencontres entre auteurs de dictionnaires ne s’arrêtent point là car Alfred Delvau avait, de son côté, beaucoup emprunté au Glossaire érotique de la langue française (Bruxelles, En vente chez tous les libraires, 1861), par Louis de Landes (pseudonyme d’Auguste Scheler, bibliothécaire du roi des Belges). Première entrée du Glossaire:

ABAILARDISER. – Mettre quelqu’un dans l’état où le chanoine Fulbert mit Abailard.

D’un colonel vous courtisez la femme ;

S’il vous surprend, il vous abailardisera.

POMMEREUL.

 

Quatrième entrée du Dictionnaire érotique (quatrième à cause de la graphie du verbe), que l’on note plus précise dans les mots de la définition:

ABEILARDISER. – Rendre un homme impuissant en le châtrant, comme le fit le chanoine Fulbert à l’amant d’Héloïse ». [Suivent les deux vers.]

 

Première entrée du Petit Citateur:

ABEILARDISER. CHATRER. – Mettre un homme dans la situation où le chanoine Fulbert mit l’amant d’Héloïse. ». [Suivent les deux vers.]

 

On a le sentiment que Jules Choux, tout en ayant sous les yeux le Dictionnaire érotique moderne (ne serait-ce que pour en répéter ou  le choix des mots et des expressions à définir, ou, au contraire, l'améliorer), s’est inspiré directement du Glossaire de Louis de Landes, comme l'avait fait déjà Alfred Delvau. Prenons le verbe bander. Dans le Glossaire, il a droit à une seule occurrence où Louis de Landes le déprécie : « BANDER. – Expression grossière signifiant être en érection ». Suivent une phrase de Béroalde de Verville, deux vers du Cabinet satyrique, trois de Collé, un seul de Piron. Dans le Dictionnaire érotique, on a toute une famille : Bander, Faire bander, Bande-à-l’aise, Bander comme un carme, Bander de la gorge, Bander son arc, et un petit-neveu : Bandocher. La définition de bander:


Être en érection, avoir envie de baiser une femme lorsqu’on est homme, ou un homme lorsqu’on est pédéraste. C’est l’arrigere (relever, hausser, dresser) des Latins; [[Suivent des vers d’Henry Monnier et de Collé.] On a étendu la signification de ce mot, purement vénérienne, et on s’en sert maintenant au propre et au figuré: au propre, comme il vient d’être dit; au figuré, pour indiquer la violente envie qu’on a d’une chose.
   Ainsi Mirabeau, voulant peindre la pusillanimité du duc d’Orléans, qui voulait et n’osait pas être criminel, dit: "Ce d’Orléans est un Jean-Foutre qui toujours bande le crime et n’ose le décharger."» [Suit la version en latin de la phrase.]

 

Dans Le Petit Citateur on trouve: Bandailler (qui renvoie à Bandocher), Bande-à-l’aise, Le bander («BANDER (Le). L’érection de la pine; l’action de bander.»), Bandeur, Bandille (désigne la Couille), Bandocher, Faire une bande («Tirer un coup à la hâte; c’est souvent faire une queue. – (Argot des artistes coiffeurs)».


    Pour finir     


Rassembler deux auteurs parce qu’ils ont puisé ailleurs est peu significatif tant le plagiat ou l’imitation se commettent volontiers. Si l'on considère les deux livres indépendamment de leur généalogie, leurs auteurs se ressemblent dans la mesure où l’un et l’autre prennent prétexte d’autres écrits pour créer un second livre dans le livre écrit. Pigault-Lebrun, dont on met entre parenthèses l’imitation servile et, à sa manière, grotesque de Voltaire, cite des textes: surtout les deux Testaments, et surtout l'Ancien, et il rappelle sans cesse l’histoire de la formation du christianisme: «Saint Augustin est le premier qui accrédita cette absurdité [le péché originel], et ses confrères le laissèrent dire. Ils trouvèrent bon de s’emparer de l’homme au moment de sa naissance, de le dominer pendant sa vie, et de le faire payer jusqu’à sa mort» (Le Citateur, 1803, t. I, p. 168). Derrière les citations déformées et les pseudo-informations, il donne à lire, superposé, ou plutôt dans une troisième dimension, un livre qu’il n’a pas écrit, du moins directement et explicitement, mais qui existe, à sa manière, une sorte de livre virtuel qui donne au lecteur un livre fictif décrivant un univers sans religion donc sans superstition, rationnel, harmonieux et heureux, l’inverse de celui qu’offre le dogme chrétien. De la même manière, Jules Choux, avec des fragments de textes érotiques pêchés çà et là, finit par donner un livre-Arlequin, un livre érotique fictif, qui procure le même plaisir qu’un livre érotique pourvu d’une intrigue, de personnages, et écrit de manière linéaire, dans un espace à deux dimensions.

Pigault-Lebrun et Jules Choux avaient, tous deux, pour ambition de se battre contre une puissance institutionnalisée. Pigault-Lebrun contre le christianisme devenu religion d’État qu’il s’agissait d’«écraser», au sens où Voltaire allait répétant: Écrasons l’infâme; Jules Choux contre la législation du Second Empire, protectrice infantilisante des bonnes mœurs. Le Citateur fut publié en 1914 dans la collection «Les Maîtres de l’amour» de la Bibliothèque des Curieux; mais il était précédé par La Folie espagnole (1799), une œuvre plus ou moins licencieuse, dans le style de L’Enfant du Carnaval, qui n’avait pas été recueillie dans l’édition dite des Œuvres complètes de Pigault-Lebrun, donnée par Jean-Nicolas Barba (1822-1824). En joignant les deux ouvrages, qui n’ont en apparence rien de commun entre eux que le style de Pigault-Lebrun, B. de Villeneuve, l’auteur de cette édition, avait aperçu cette identité entre deux luttes, que l'on a remarqué chez Pigault-Lebrun et Jules Choux, respectivement dans Le Citateur et Le Petit Citateur. Chez le premier, une lutte contre ce qu’il croyait sincèrement être une superstition, chez le second, une lutte contre une bienséance conventionnelle menée en faveur de la liberté d’écrire, pour le public et sans entraves, sur l’amour physique.

 

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En complément, on consultera les réimpressions des

ÉDITIONS PLEIN CHANT
BASSAC


où est considérée, à l'aide de citations, une autre manière d'écrire sur les choses de l'amour, celle de la littérature naturaliste. 


1880-1993
Camille B. & Albert H.
Petit traité de littérature naturaliste
(d'après les maîtres)

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1883-1994
Ambroise Macrobe
La Flore pornographique


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