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17 janvier
2011 |
À qui parlons-nous lorsque
nous nous taisons ?
par Régis Boyer |
| Texte paru dans la revue Plein Chant, n° 25-26, Tarjei Vesaas Juillet-août 1985, pp. 5-9. Cahier
dirigé par
Régis Boyer.
Voir aussi T. Vesaas, Les Oiseaux |
S'il
faut en croire sa femme, Halldis Moren, Vesaas, sur la fin
de ses
jours, était «abasourdi» de voir tout
ce que la
critique ultra-moderne était capable de tirer de
ses livres.
D'autant qu'en règle générale, il
s'est
superbement, ou ingénument, tenu à
l'écart de tous
les -ismes de son temps (Bente Christensen note ainsi
qu'il n'a
découvert Kafka qu'après avoir écrit
Le Signal). Mais
en
vérité, faut-il s'en étonner ?
N'est-ce point
là la marque des très grandes œuvres? Si
elles ne donnent
pas le départ à de nouvelles incidences,
leur
caractère propre est justement de se situer
ailleurs et de dire
autrement. D'être au-dessus, au-delà,
inépuisablement. En fait, c'est le meilleur
critère du
classicisme: les vogues du moment y trouveront toujours
pâture,
mais lorsque tout aura été dit demeurera ce
fjell massif
avec ses abrupts laconiques de glacier en suspens, ses
failles
vertigineuses et obscures de fond de fjord et cette
lumière
enivrante de féerie d'aurore boréale. Ce
n'est pas
tellement le non-dit qui nous attire dans les œuvres de
Vesaas, car […]
finalement, rien n'est laissé pour compte et il est
toujours
possible de proposer, pour chaque roman, nouvelle ou
poème, une
explication bien réaliste. À la rigueur, va
pour
l'allégorique, le métaphorique, le
symbolique. Et
après? On n'a jamais fini de lire Les Oiseaux ou le Palais de glace.
Quand les
critiques, les bons esprits, les fins universitaires ont
expliqué, situé, structuré, leur
conscience
professionnelle, j'imagine, s'alarme devant ce qu'il reste
à
dire.
Et
c'est sur cette orbite précise que gravite Tarjei
Vesaas. Sur
ce-qu'il - resterait- à-dire explicitement. Qui est
dit, bien
sûr, ou suggéré, esquissé,
voire clairement
énoncé parfois. Mais de manière qui,
en
dépit de tout, nous paraît tellement
insuffisante. Mettons
cela, si nous voulons, sur le compte de l'introversion (la
fameuse
«timidité») si caractéristique
de ces
âmes du Nord: celle de Vesaas était
légendaire. Et
puis? Knut Hamsun n'avait rien d'un timide, c'est le moins
que l'on
puisse dire. Il n'a pas davantage livré son secret.
Et Vesaas
nous a même tendu des clefs, dans La barque, le soir,
qui reste sa
dernière œuvre en prose. Je crains que l'on ne soit
pas plus
éclairé après l'avoir lue. En somme,
il appartient
à une famille d'esprits bien connue: plus ils
s'expliquent,
moins on les suit…
![]() Tarjei Vesaas par Gilles Chapacou (Revue Plein Chant, n° 25-26) Je crois
que c'est une question de longueur d'ondes. Il y a ceux
qui savent
parler aux oiseaux, qui s'insinuent sans effort, à
soixante ans,
dans le psychisme de gamines de douze ans, qui
«voient» le
réel avec les yeux d'un simple d'esprit, ceux dont
le regard
incendie ou transfigure tout ce qu'il touche, pour qui, en
fin de
compte, la «réalité» n'est qu'un
prétexte (un pré-texte, pour sacrifier
à Lacan) -
et puis il y a nous qui pouvons bien, d'aventure, faire de
semblables
expériences mais à qui la grâce a
été
refusée de les commuer en littérature.
Tarjei Vesaas,
c'est une façon de vivre et de voir la vie, bien
sûr, mais
c'est surtout une manière de rendre compte, par
écrit, de
cette expérience ou, plus précisément
encore,
d'être parvenu à trouver le langage qui
réduirait
au maximum la distance entre fait de vivre et fait
d'écrire. Il
était né pour écrire, dit encore
Halldis Moren. Oh
certes! Mais, de grâce, que les «psy»
n'aillent pas
incontinent conclure qu'il ne s'est réalisé
que dans son
œuvre, que l'écriture était sa justification
d'être, etc… Nous avons tous assez pâli, dans
le
secondaire, sur l'inévitable dissertation opposant
image et
roman, il suffit. Ici, en fait, il reste autant à
dire dans le
texte même que, vraisemblablement, dans toute
conversation,
celles qui émaillent ses livres comme, je
présume, celles
qu'il pouvait tenir lui-même. On notera, en le
lisant, mille
traits bien typés: fréquence des
suspensions, des
inachevés, tendance constante à l'ellipse,
monologues,
dialogues ou narrations qui «sautent» les
articulations
logiques, bonds impromptus dans le flux temporel, toute
une technique
d'éclairages, de flous, de fondus qui
relèverait
volontiers d'un certain art cinématographique. A
vrai dire, plus
d'un livre donne souvent l'impression de n'être
qu'une
consignation de notes prises en marge d'un travail
autrement plus ample.
Et
justement en un sens plus banal, tant de ses personnages
sont des
marginaux, socialement, bien entendu, et aussi
psychologiquement,
existentiellement. Mais surtout, ils sont aux
écoutes du grand
secret, ils posent obstinément la question que leur
créateur se décide à formuler dans un
poème, «Vivre notre rêve»:
A qui parlons-nous
lorsque nous nous taisons ? Autrement
dit: on s'est étonné qu'il ait mis tant de
temps -
quarante-neuf ans - avant de se décider à
publier des
poèmes (il s'agit de Kjeldane,
Les Sources, 1946). Mais a-t-il jamais rien fait
d'autre, sous
quelque forme que ce soit? Est-il rien de plus
obsédant, de plus
contraignant que d'avoir l'intime certitude de voir le
monde, la vie,
les hommes autrement que le commun des mortels?
Obsédant parce
que, par un réflexe de
générosité qui est
certainement l'âme même de toute
poésie, il n'est
pas possible de garder pour soi cette intime conviction:
nul ne s'est
mieux exprimé que Claudel sur cette vertu
contagieuse,
prosélyte de l'inspiration; contraignante parce que
l'urgence
est extrême de ne pas laisser perdre cette
originalité
d'une aperception qui ne peut rendre heureux que si elle
est
partagée ou, au moins, communiquée.
Seulement, comment
parvenir à dire l'ineffable, à faire
écouter ce
qui ne s'entend pas, à prouver que l'essentiel est
invisible aux
yeux?
C'est,
il me semble, ce à quoi Vesaas aura passé sa
vie, qui
explique aussi son extrême fécondité:
une
quarantaine de livres, dans tous les genres, essai
excepté.
Laissons ici de côté ce que l'étude
universitaire
bien conduite tire de l'analyse des romans ou des
poèmes en
fonction de leur temps, du milieu, des grands courants
littéraires dominants: Jean-François
Battail, Georges
Ueberschlag, Bente Christensen, Steinar Gimnes apportent
sur ces points
toutes les précisions nécessaires, et il
serait injuste
aussi de faire de Vesaas le ne sais quel monolithe
indépendant
de toute influence. Il n'empêche que, cinquante ans
durant,
Mattis Vesaas aura passionnément cherché
à
décrypter les hiéroglyphes que, de leurs
pattes menues,
les oiseaux laissent dans la boue des fossés.
C'est un
peu comme dans l'étrange (pour nous !) scène
du Palais de glace
où Siss et
Unn, dans la farouche exaltation de leurs cœurs de douze
ans qui
viennent de s'ouvrir d'un coup à la
révélation de
leur mutuel amour d'enfants, se donnent rendez-vous pour
la
première fois, chez Unn, et, dans une sorte de
réflexe,
décident d'abord de se dévêtir pour se
contempler
l'une l'autre, un instant, dans leur nudité. Encore
une fois,
trêve de psychanalyse! Ce type d'écriture
particulièrement achevé qu'est
l'écriture
poétique part du réel pour l'organiser, le
sublimiser. Il
sait qu'il y a bien plus de choses au ciel et sur la terre
que dans
toute philosophie. Que notre noblesse et notre grandeur
tiennent
à peu près exclusivement à notre
pouvoir de
transfiguration. Qu'il y faut un support réel - que
pouvons-nous
faire davantage? Mais que le grand jeu, la vraie vie sont
au-delà, en marge, plus outre.
Et ce
n'est sûrement pas en formulations
cartésiennes que l'on
parviendra à y accéder. J'étais dans
le Palais de glace:
l'extraordinaire
scène de la mort d'Unn, au cœur du «palais de
glace»
précisément, c'est-à-dire de la
cascade
pétrifiée par le gel en une ineffable
féerie de
silences et de blancheurs, peut-être le morceau le
plus parfait
qu'ait jamais conçu Vesaas, se situe
précisément
à ce subtil point d'articulation où les
extrêmes
inverses ne s'opposent plus, où la
résolution s'obtient
d'elle-même. Au vrai, il y a bien longtemps que les
Scandinaves,
selon leurs antiques croyances mythologiques, ne
distinguent pas entre
vie et mort, récusent l'absurde frontière.
Unn ne
«meurt» pas, toute la suite du livre le
montre. Elle a
changé d'état, elle est entrée,
consentante, dans
une gloire de beauté totale qui ne nie pas le
réel, pas
plus qu'elle ne l'incorpore. Elle a changé
d'état: cela
se peut-il dire autrement que par approches frêles,
suggestions
retenues, tout cet immense domaine de la poésie
où il
reste à susciter, à ressusciter en autrui
une
émotion bouleversante qui a mené celui
qu'elle visita aux
extrêmes limites de la joie de la création.
Voilà
ce qu'il reste à dire, en marge. Et une vie tout
entière
d'écrivain n'est pas trop pour y parvenir, y
revenir
inlassablement. […]
Régis Boyer
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