Plein  Chant
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George Auriol et Félicien Champsaur





«L'impératrice nue», titre du troisième livre de L'Orgie latine, par Félicien Champsaur, renvoie à Messaline, mais il sera ici question de forme et non de fond. Lisant un article de François Caradec, «George Auriol, un caractère de fantaisie» (Caractère, n° 75, 22 décembre 1981-11 janvier 1982, pp. 20-29; republié dans F. Caradec, Entre miens, Flammarion, 2010), on apprend que  la Française légère, un caractère typographique inventé par George Auriol, fut utilisé pour imprimer L'Orgie latine. D'où s'ensuivit une relecture de L'Orgie latine et la lecture  à marche forcée de quelques autres produits manufacturés de cet auteur qui travaillait à la chaîne.

Le titre, «Le livre est une courtisane», est emprunté à Alfred de Musset («Simone», dans Poésies nouvelles).

Éditions citées:
Sauf exception, l'édition de L'Orgie latine (1903) ici utilisée est celle de Fasquelle, 1927.

Dinah Samuel, Pierre Douville, s.d.

L'Amant des danseuses, E. Dentu, 1888

Le Bandeau, La Renaissance du livre, s.d.






George Auriol, Quarante-deux contes mêlés de typographie et de notes de François Caradec, dans la collection «Type-Type» des éditions Plein Chant,  offre d'une part des contes de George Auriol imprimés non pas en Française légère, mais avec un  caractère qui lui ressemble, Clearface.  Les ornements  et les vignettes sont de George Auriol, mais certains ont été légèrement anamorphosés ou renconstruits. Pour donner une unité au livre, ils sont tous de couleur gris pâle. Pour les titres des contes et la 4e de couverture , fut employé le caractère de George Auriol appelé Auriol.





LE LIVRE EST UNE COURTISANE - I



«Tête ingrate qui ne dit rien» (Edmond de Goncourt, Journal, 27 octobre 1886). Peu importe le physique (ici, le détail d'un portrait en pied de Félicien Champsaur, au frontispice de L'Orgie latine), mais les quelques livres de lui que l’on a parcourus ne nous ont  «rien dit», sauf une sempiternelle ritournelle impérative: «Plaire au lecteur! Vendre, vendre, vendre!» Loin de nous l’idée de vouloir donner une vie nouvelle à Félicien Champsaur, arriviste auteur de la trilogie bien nommée L’Arriviste, plagiaire, journaliste du genre pisse-copie et littérateur dépourvu de style à force de vouloir imiter ceux qui plaisaient le plus aux lecteurs-clients. «Félicien Champsaur, littérateur à tout faire - sauf de la littérature. […] Le Stupre, criait Willette, et, le coiffant d'un tuyau de cheminée d'usine, avec pour légende à son dessin: "Voilà Champsaur, cachez vos idées!"» (J. Ajalbert, Mémoires en vrac, Albin Michel s.d., [1938, paru en janvier 1939],  p. 131). Plutôt que plagiaire, il serait buveur de textes, un buvard qui s’appliquait sur les textes symbolo-décadents et en restituait une imitation juste assez floue pour donner le sentiment de toc.  Et une mémoire qui retenait les formules à effet des pièces de boulevard, les conversations tenues dans les brasseries du Quartier latin. Un autoportrait en reflet, mais qui ressemble à un lapsus: «Montclar [alias Champsaur] m’écoute», dit le poète Brice Flavier à ses camarades du cabaret Le Rat mort «parce qu’il est sûr de cueillir quelques perles dans le fumier de mes divagations» (Dinah Samuel, Pierre Douville, s.d., p. 248). Champsaur  torchait un article pour L'Événement ou Le Figaro en cinq minutes, à moins qu’il ne se transformât en journaliste de modes: «Elle était exquise, en robe courte, un brouillard de dentelle, décolletée en triangle» (Dinah Samuel, p. 289); ou en romancier psychologue qui s’exprimerait en un style éculé de journaliste amplifiant les clichés, tel Montclar se voulant un dilettante «qui va jouer d’un instrument difficile et délicat, la femme, exécuter des variations sur un air ancien, pour voir si l’écho lui donnera des sensations nouvelles et pour, ensuite, les analyser » (Dinah Samuel, p. 275).
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Félicien Champsaur joue au chroniqueur moraliste, mais se rend-il compte qu’il se décrit et se décrie en se décrivant? Aujourd’hui, «on emprunte son esprit aux journaux, aux livres, à la pièce en vogue» (Dinah Samuel, p. 294); «on», c'est lui, mais l'aveu est involontaire, et c'est le lecteur qui, de sa propre initiative, l'applique à l'auteur. Champsaur-Montclar joue au poète innocent, quasiment vierge, meurtri par l’amour, car Dinah Samuel, alias Sarah Bernhardt, fut, écrit-il, «la Satane qui tua en lui le poète»,  «Celle qui lui enseigna le vice et dont la main lascive et pécuniaire coupa, dans le jardin des rêves, toutes les fleurs ingénues» (Dinah Samuel, p. 355). Lascif et pécuniaire: comme Champsaur a bien choisi ces adjectifs qui lui conviennent tout autant qu'à la tragédienne!

Montclar, à la fin de Dinah Samuel, est devenu banquier, et combien Champsaur eût aimé avoir ce destin qu’il feint de prêter à un héros dont il se moquerait mais qui, après tout, a été lui-même tout au long du livre. Le banquier, donc, s’est fait le commanditaire d’une agence de publicité qui propose L'Affichage stellaire, où les noms des produits (sic) à promouvoir (re-sic) se verraient dans le ciel, au milieu des étoiles. Le livre donne à voir - là résidait le but de l'opération -  un prospectus où l'on peut lire, encadrant les Grès artistes flammés de Bigot et le nom du ferronnier d’art Brandt, le titre L’Arriviste avec le nom de son auteur, Félicien Champsaur, et Poupée Japonaise, du même.


L'érotisme de Champsaur,  racoleur et m'as-tu-vu, peut plaire, mais à condition de pratiquer le second degré. Dans Le Bandeau: «il l’installa à califourchon sur une chaise laquée, dans une position désinvolte, le dossier entre les jambes écartées» (p. 57). Mais le vocabulaire tout autant que les images qui se veulent excitantes parviennent à navrer un lecteur pourtant bien disposé a priori: «Je viens d’entrevoir ta houppe, comme encadrée, entre les barreaux de la chaise» (p. 59). Champsaur aime employer l'adjectif callipyge (étymologiquement: au beau cul) dans les expressions les plus diverses, aboutissant au résultat saugrenu de «jambes callipyges» (Le Bandeau, p. 35), d'une «clarté callipyge» (La Cordi, dans L’Amant des danseuses, p. 13), d'une «cravate callipyge» (La Cordi, dans L'Amant des danseuses, p. 67).

Que dire des métaphores pour désigner le sexe? Montclar, dans Dinah Samuel (p. 8), a vu Dinah-Sarah jouer Phèdre; à moment donné, elle lève le bras et il aperçoit une aisselle non épilée, «cette note frisée et brute», qui lui fait mieux imaginer «la Chair, un crin doux et châtain, sa féminilité intime, - le Sexe» (p. 8). Plus loin (p. 95): «il fixait le mouchoir de batiste garni de dentelles qui, dans le giron, au point obsédant, hypnotisant, sur l’hermine [la robe est bordée d’hermine], joignait sa note à la symphonie des blancs». Dardier contemple «le mouvement attardé des mains de la comédienne si près de son cratère de Satane iradiant (sic) son fluide» (Le Bandeau, p. 36). Il est vrai que Le Bandeau devait être envoyé dans les tranchées, en 1916, pour combler les frustrations sexuelles des soldats.

Les pratiques amoureuses sont évoquées, mais de  manière que l'on peut trouver grotesque, quand se mêlent un légitime dégoût devant la déchéance physique et des clichés, moins légitimes. Un septuagénaire essaie de parvenir à ses fins, et la prostituée est plainte de devoir «prêter à un phallus lascif, flasque et déjeté, vieux et immonde, à une chair morte sa Fleur secrète, ou plutôt, en d’habiles et particulières profanations, sa bouche harmonieuse» (Dinah Samuel, p. 185). On aimerait croire que Champsaur se moque du style des productions de bas étage qui s’efforcent d’être littéraires, mais on craint qu’il ne se prenne au sérieux: «ses seins fermes et mignons de jeune fille, moitié dehors, dont les pointes, au hasard des attitudes renversées, apparaissaient par instants comme deux becs de moineau au bord d’un nid de roses, les roses de son corsage» (Lulu, dans L’Amant des danseuses, p. 257). Ne rions pas devant ceux qui «sentaient en eux, en leurs chairs ardentes, monter les impatiences de leurs désirs exaspérés» (Le Bandeau, p. 274).

Les tentative littéraires n'empêchent pas les gravelures, ainsi à propos d’une fille de brasserie (Dinah Samuel, p. 117): «Il y aurait une grande queue à son enterrement, si tous ceux  s’y rendaient pour qui elle avait été gentille»; plus loin cette fille, ayant proclamé: «Je n’aime pas être mouillée dehors », s’entend répondre: «Tu préfères être mouillée dedans?» Une future fille de brasserie «cherchait une place dans les wagons pleins comme son corsage». Ce n'est pas tout, car un employé lui crie «Prenez la queue du train!» (Marie Cloporte, dans L'Amant des danseuses, p. 89). Les lourdeurs érotiques ne sont pas réservées aux filles publiques: «Madame de Valbaux [alias Nina de Villard] a rendu à Dieu ce qui, dit-on, n’a pas d’âme, ce qu’elle offrait à qui voulait bien se donner la peine d’entrer» (Idylles parisiennes, dans L’Amant des danseuses, p. 111). Les allusions à l’amour des femmes entre elles ne peuvent être, chez Champsaur, que grivoises; deux femmes dansent ensemble, formant un «couple femelle plutôt que féminin», qui montre «ses culottes de dentelles, transparentes comme des cartes obscènes, et, au bout, des bas de soie noire en un éclair de nu» (La leçon de danse, dans L’Amant des danseuses, p. 324).  Dans Marie Cloporte, un couple de lesbiennes danse un quadrille avec deux prostitués: ils  ne peuvent que se nommer Ledos et Lenfilé (dans L'Amant des danseuses, p. 90). L’homosexualité masculine est évoquée comme dans les vaudevilles;  dans Le Bandeau, à la suite d’un quiproquo qui doit lui servir d’alibi, Dardier, l’amant d’une femme mariée, fait croire au mari trompé, Mouton  que c’est lui, l’aimé, et le bon mouton le croit; il est, du coup, décrit «le dos incliné, présentant une pleine lune» (p. 302), «fâché devant, flatté derrière» (p. 305). Au lieu du style d'une pièce de boulevard, on peut avoir celui d'un écho mondain où le reporter étale sa culture en faisant allusion à la célébrissime églogue de Virgile («Le berger Corydon brûlait pour le bel Alexis», Bucoliques, Églogue II); un garde du bois de Vincennes «découvre un jeune brigadier d’artillerie et un monsieur d’un certain âge, debout, chercheurs d’idéal virgilien, parmi la fraîcheur des feuilles, dans l’aube mouillée» (Idylles parisiennes, dans L'Amant des danseuses, p. 118).

Cela dit, Edmond de Goncourt rapporte dans son Journal (13 février 1890) un propos du peintre Tissot à qui il avait demandé son avis sur Pierre Loti: «Pour moi, c’est une espèce de tare d’avoir été un aimeur de Sarah Bernhardt… Je me défie de la facticité [entendre: de la capacité amoureuse à l'égard des femmes] de ces hommes, qu’ils s’appellent Champsaur, Lorrain ou Loti». Champsaur aurait-il été homosexuel, comme Jean Lorrain, comme Pierre Loti? L'édition définitive de Dinah Samuel, datée de 1889, donnait une image du prospectus de l'Affichage stellaire où l'on voyait les titres de journaux qui paraissaient en 1889 et dans lesquels Champsaur écrivait: Le Balzac, Le Gaulois, etc. Dans le prospectus reproduit plus haut, pris dans une édition de Dinah Samuel non datée mais parue vers 1905 ou 1906, actualisé par Champsaur, la présence du livre Le Vice marin, confessions d'un matelot qui avait rencontré un écho certain chez les homosexuels lors de sa parution en 1905, à côté de deux livres de Champsaur, était-ce le simple désir de suivre la mode des livres homosexuels, ou un signal d'appartenance destiné aux initiés? Ou, plus décevant, était-ce la décision de l'éditeur, puisque l'un et l'autre livres venaient de chez Pierre Douville?