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| D'un usage vertueux des mauvais
livres |
LA
SCIENCE TENUE POUR UNE MARCHANDISE
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| Tout dans ce bas monde est objet de commerce;
tout, à commencer par les choses sacrées:
celles-là ne sont pas les plus chères;
quand on songe à ce que coûte une messe, on
est forcé de convenir que la chose qui vaut le
plus est précisément celle qui se vend
à meilleur marché. |
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|
Si les prières se
vendent, ne nous étonnons pas que la science se
vende aussi. Elle peut être
considérée comme un immeuble dont le
propriétaire retire une récolte ou un
loyer; comme un champ qu'il sème et qu'il
moissonne sans cesse; comme des fonds qu'il fait valoir
en véritable usurier, les prêtant pour le
moins de temps qu'il peut, au plus haut
intérêt possible.
Les règles ordinaires du commerce sont celles de ce trafic. L'homme à qui les lumières manquent les achète à celui qui les possède. Une consultation en droit ou en médecine a son prix comme une bouteille de vin ou comme une pinte d'huile. Il n'y a |
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pas
jusqu'à la théologie qui ne se
débite en détail avec avantage. Je connais
entre
autres, un prêtre qui s'est fait avec ses
sermons une très-honnête fortune.
Je dis ses sermons, non qu'il les eût faits, mais il les avait achetés. On dit que
l'abbé Roquette
Prêche les sermons d'autrui. Moi qui sais qu'il les achète Je soutiens qu'ils sont à lui1. C'était à vendre que ce bon apôtre, qui ne se ruinait pas à acheter, s'enrichissait. Il se faisait payer cent écus, par une fabrique2, ce qu'il avait payé dix écus à un clerc de procureur. C'est ce qu'on appelle entendre les affaires. |
1. L'épigramme se trouve dans le Littré à l'entrée Saltimbanque comme ayant été citée par d'Alembert, qui l'attribuait à Boileau. Elle est absente de lédition des œuvres de Boileau dans la Bibliothèque de la Pléiade. 2. Entendre: une église. |
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| La plus habile de ses spéculations a été de prêcher contre les mauvais livres. Il terminait son éloquent sermon, et celui-là lui avait coûté trente-six francs, en adjurant ses auditeurs, au nom de leur salut, de remettre entre ses mains ces damnables productions du libertinage et de la philosophie, qui sont évidemment la même chose. Les âmes timorées obéirent; et, comme la gaillardise et la bigoterie ne s'excluent pas, le nombre des livres remis au prédicateur fut considérable. Son cabinet ressemblait à ces bibliothèques de choix, composées de livres achetés sous le manteau, ou à l'arrière-boutique d'un libraire du Palais-Royal. C'était une boutique en effet. Moins dupe que ce missionnaire, qui ayant prêché contre Bayle, faisait du feu de tous les exemplaires du dictionnaire de ce philosophe à mesure qu'on les lui livrait, mon prédicateur fit de l'argent de tous les ouvrages qui lui furent remis. Des gens incorrigibles s'en accommodèrent. L'abbé les leur fit payer cher, il est vrai; mais ils eurent du moins le plaisir de savoir qu'ils coopéraient à une bonne œuvre: le produit de la vente devant être appliqué au besoin des pauvres par ce pauvre homme. | ![]() |
| Ce que
le texte ne dit pas et que l'on pourrait imaginer
|
L'abbé,
dont
on taira le nom, lisait un par un et fort
attentivement les ouvrages libertins que ses ouailles
en peine de salut lui remettaient. Il se fit ainsi une
culture étendue, qui lui servait à mieux
comprendre les aveux reçus au confessionnal. On
sait, en effet, que les manuels destinés aux
confesseurs furent, un temps, lus comme des ouvrages
d'éducation sexuelle. Puis, l'abbé
triait les livres, gardant les meilleurs pour sa
propre édification. On posera la question
à la cantonade: où se trouve-t-il
maintenant? Au milieu des flammes de l'enfer, ou bien
au paradis des bibliophiles?
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| Retour au réel
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Les deux textes rassemblés
plus haut sous le titre D'un usage vertueux des mauvais
livres furent écrits par
Antoine-Vincent Arnault (1766-1834), membre de
l'Institut, autrement dit l'ancienne Académie
française, exilé sous la
première Restauration par l'ordonnance du 24
juillet 1815 pour cause de bonapartisme aigu. Il
occupait ses loisirs par l'écriture (il est
encore connu en tant que fabuliste). En 1823, le
libraire et homme des lettres à ses
heures, Auguste Imbert (1791-1840), publia en
deux volumes, Les Loisirs
d'un banni, par M. A.-V. Arnault, ancien
membre de l'Institut, pièces recueillies en
Belgique, publiées avec des notes par M.
Auguste Imbert (Paris, chez l'éditeur, rue
Bétizi, n° 16, et chez les marchands de
nouveautés). Les deux passages appartiennent au
chapitre «La science considérée
comme marchandise» (t. II, p. 66-68), qui nous a
paru au premier abord une anticipation
judicieuse de notre époque de commercialisation
à outrance, puis nous a fait dévier vers
ce que le bon abbé appelait les "mauvais
livres", tout en n'en pensant pas moins, nous en
serions presque certain - nous l'avons, au moins,
imaginé.
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