Éditions PLEIN CHANT

Marginalia

Dimanche 10 juillet 2011

   D'un usage vertueux des mauvais livres  



LA SCIENCE TENUE POUR UNE MARCHANDISE


Tout dans ce bas monde est objet de commerce; tout, à commencer par les choses sacrées: celles-là ne sont pas les plus chères ; quand on songe à ce que coûte une messe, on est forcé de convenir que la chose qui vaut le plus est précisément celle qui se vend à meilleur marché.
Si les prières se vendent, ne nous étonnons pas que la science se vende aussi. Elle peut être considérée comme un immeuble dont le propriétaire retire une récolte ou un loyer ; comme un champ qu'il sème et qu'il moissonne sans cesse ; comme des fonds qu'il fait valoir en véritable usurier, les prêtant pour le moins de temps qu'il peut, au plus haut intérêt possible.
Les règles ordinaires du commerce sont celles de ce trafic. L'homme à qui les lumières manquent les achète à celui qui les possède. Une consultation en droit ou en médecine a son prix comme une bouteille de vin ou comme une pinte d'huile. Il n'y a

pas jusqu'à la théologie qui ne se débite en détail avec avantage. Je connais entre autres, un prêtre qui s'est fait avec ses sermons une très-honnête fortune.
Je dis ses sermons, non qu'il les eût faits, mais il les avait achetés.

On dit que l'abbé Roquette
Prêche les sermons d'autrui.
Moi qui sais qu'il les achète
Je soutiens qu'ils sont à lui1.


C'était à vendre que ce bon apôtre, qui ne se ruinait pas à acheter, s'enrichissait. Il se faisait payer cent écus, par une fabrique2, ce qu'il avait payé dix écus à un clerc de procureur. C'est ce qu'on appelle entendre les affaires.


1. L'épigramme se trouve dans le Littré à l'entrée Saltimbanque comme ayant été citée par  d'Alembert, qui l'attribuait à  Boileau. Elle est  absente de  l'édition des œuvres de Boileau dans la Bibliothèque de la Pléiade.
2. Entendre : une église.



La plus habile de ses spéculations a été de prêcher contre les mauvais livres. Il terminait son éloquent sermon, et celui-là lui avait coûté trente-six francs, en adjurant ses auditeurs, au nom de leur salut, de remettre entre ses mains ces damnables productions du libertinage et de la philosophie, qui sont évidemment la même chose. Les âmes timorées obéirent ; et, comme la gaillardise et la bigoterie ne s'excluent pas, le nombre des livres remis au prédicateur fut considérable. Son cabinet ressemblait à ces bibliothèques de choix, composées de livres achetés sous le manteau, ou à l'arrière-boutique d'un libraire du Palais-Royal. C'était une boutique en effet. Moins dupe que ce missionnaire, qui ayant prêché contre Bayle, faisait du feu de tous les exemplaires du dictionnaire de ce philosophe à mesure qu'on les lui livrait, mon prédicateur fit de l'argent de tous les ouvrages qui lui furent remis. Des gens incorrigibles s'en accommodèrent. L'abbé les leur fit payer cher, il est vrai; mais ils eurent du moins le plaisir de savoir qu'ils coopéraient à une bonne œuvre: le produit de la vente devant être appliqué au besoin des pauvres par ce pauvre homme.


   Ce que le texte ne dit pas et que l'on pourrait imaginer  



L'abbé, dont on taira le nom, lisait un par un et fort attentivement les ouvrages libertins que ses ouailles en peine de salut lui remettaient. Il se fit ainsi une culture étendue, qui lui servait à mieux comprendre les aveux reçus au confessionnal. On sait, en effet, que les manuels destinés aux confesseurs furent, un temps, lus comme des ouvrages d'éducation sexuelle. Puis, l'abbé triait les livres, gardant les  meilleurs pour sa propre édification. On posera la question à la cantonade : où se trouve-t-il maintenant. Au milieu des flammes de l'enfer, ou bien au paradis des bibliophiles ?



   Retour au réel  




Les deux textes rassemblés plus haut sous le titre D'un usage vertueux des mauvais livres furent écrits par Antoine-Vincent Arnault (1766-1834), membre de l'Institut, autrement dit l'ancienne Académie française,  exilé sous la première Restauration par l'ordonnance du 24 juillet 1815 pour cause de bonapartisme aigu. Il occupait ses loisirs par l'écriture (il est encore connu en tant que fabuliste). En 1823, le libraire et homme des lettres à ses heures,  Auguste Imbert (1791-1840), publia en deux volumes Les Loisirs d'un banni, par M. A.-V. Arnault, ancien membre de l'Institut, pièces recueillies en Belgique, publiées avec des notes par M. Auguste Imbert (Paris, chez l'éditeur, rue Bétizi, n° 16, et chez les marchands de nouveautés). Les deux passages appartiennent au chapitre « La science considérée comme marchandise » (t. II, p. 66-68), qui nous a paru au premier abord  une anticipation judicieuse de notre époque de commercialisation à outrance, puis nous a fait dévier vers ce que le bon abbé appelait les "mauvais livres", tout en n'en pensant pas moins, nous en serions presque certain - nous l'avons, au moins, imaginé.


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