Revue PLEIN CHANT


Deux écrivains du peuple, Neel Doff (vue par Edmond Thomas) et Maurice Wullens

Dans Quelques écrivains du peuple II, le texte de Neel Doff, Hanna, extrait de Une fourmi ouvrière (1935), est suivi d'une notice, par Edmond Thomas, sur l'auteur.
À la suite, un texte de Maurice Wullens (1894-1945), instituteur plus polémiste  qu'écrivain, fondateur de la revue Les Humbles, (1913-1939). C'est dans cette revue que  parut, en juin 1921, Intolérance.



Neel Doff (1858‑1942) vue par Edmond Thomas



Née en Hollande d'un garçon d'écurie et d'une dentellière qui eurent neuf enfants, Neel Doff connut dans son enfance et son adolescence une misère atroce, habitant dans des caves d'Amsterdam ou des taudis d'Anvers et de Bruxelles, après que ses parents avaient émigré pour tenter d'échapper à la faim. Dès l'âge de huit ans, elle s'occupe à de petits métiers, à 12 ans elle est commissionnaire puis trottin, chez une modiste. Elle est passionnée de lecture. Survient une période assez trouble de sa vie où il semble, si l'on s'en réfère à ses livres, qu'elle se soit prostituée. Elle connaîtra l'hôpital, se fera modèle dans les ateliers de peinture. C'est là qu'elle rencontrera un jeune intellectuel bourgeois féru de sociologie, Fernand Brouez, fondateur d'une revue socialisante – La Société Nouvelle. Brouez va lui faire donner des leçons sur toutes sortes de matières qu'elle ignore, et même lui faire fréquenter le Conservatoire. Surtout, il va lui faire apprendre le français, langue qu'elle choisira bien des années après pour la rédaction de ses livres. Enfin, il 1'épousera, et ce sera un mariage d'amour. Mais Brouez devait disparaître prématurément, à 35 ans, atteint de paralysie générale. Neel Doff héritera de ses biens et se remariera par la suite avec un avocat d'Anvers, Paul Sérigiers, par ailleurs « pilier de l'art contemporain ». Neel Doff avait plus de 50 ans lorsque, littéralement étouffée par la remontée de ses souvenirs d'enfance, elle prit la plume pour trans­poser en des pages bouleversantes ses Jours de famine et de détresse (1911) que Laurent Tailhade proposa vainement au Prix Goncourt. Suivi de Keetje (1919) et de Keetje Trottin (1921), ce livre retrace, d'une façon absolument unique, son ineffaçable enfance. D'autres livres devaient voir le jour: des recueils de contes ou de notations sur la nature et la vie quotidienne. Ce sont toujours des moments d'elle-même qu'elle transpose, si bien qu'il y a parfois d'étranges recoupements d'un livre à l'autre dans son œuvre. La trilogie évoquée ci‑dessus a été rééditée en un volume chez Jean-Jacques Pauvert et l'on trouve Jours de famine et de détresse dans la collection «J'ai lu». Nous-mêmes nous nous proposons de rééditer les Contes farouches (1913). Signalons encore que les éditions Spartacus diffusent les derniers exemplaires d'Une fourmi ouvrière (1935) et que Marianne Pierson‑Pierard a publié en 1964 un Neel Doff par elle‑même aux éditions Esseo à Bruxelles, ouvrage qui apporte malheureusement peu d'éléments nouveaux sur ce que l'on sait de Neel Doff lorsqu'on a lu ses livres.

Edmond Thomas  


     



Intolérance
par Maurice Wullens

Juin 1921



(…)
Oui, pour moi, la boucherie qui vient, à peu près, de se terminer est l'unique criterium pour juger les hommes – et même les femmes! – je réserve ma sympathie, toute ma sympathie, à ceux qui la traver­sèrent sans flancher, la tête haute Lecoin, Romain Rolland, etc., etc. – ou à ceux qui se formèrent à son épreuve et en sortirent avec une personnalité nette et bien tranchée.
Mais tous les autres : guerriers des journaux, des ambassades, des brigades policières et de la littérature; pacifistes d'hier qui s'enfoncèrent jusqu'au cou dans la merde guerrière et en sortirent la seconde... ou la cinquième année, pas trop dégoûtés mais irrémédiablement imprégnés de la nauséabonde puanteur; lâches qui firent battre les autres et fous qui se battirent eux‑mêmes, en entraînant les autres avec eux; tous, je les méprise et je les hais.
Une exception pour des gens qui m'indiffèrent: les guerriers qui aiment la lutte, mais pour eux, et fichent la paix aux autres. Ceux‑là, je rigolerais parfois de les voir bêtement s'entr'égorger. Mais ils sont bien peu nombreux.
Et presque toujours, les batailleurs, non contents de se battre, veulent se mêler à la lutte, avec eux ou contre eux.
C'est cela que je ne puis souffrir. Et c'est la source de mon intolérable intolérance. Car, tous ceux qui parti­cipèrent de près ou de loin à l'élaboration de l'im­monde boucherie, tous ceux‑là: je les hais et ne puis plus rien avoir de commun avec eux. Comme le disait mon ami Émile Masson dans une lettre que je publiai dernièrement: Je me fous bien de toutes les plus miri­fiques artisteries si elles sont plantées dans le sang, dans le mensonge.
Rachilde, Anatole France, ont peut-être du talent, même du génie. Je m'en fous. Ce sont des ASSASSINS, et même pas des assassins vulgaires, ayant au moins le courage de leurs actes et acceptant les risques du mé­tier; mais des assassins moraux, si je puis ainsi dire, au même titre que Guillaume II ou Poincaré. Ils ont attisé les haines des peuples si malheureusement lancés les uns contre les autres, ils ont participé au meurtre de mes meilleurs amis, ils ont failli me faire zigouiller, moi­-même, si le hasard n'avait déjoué leur astuce. Cela, je ne puis le leur pardonner.
J'aime bien Pergaud: mais le célébrer avec Rachilde, jamais! J'ai beaucoup d'affection pour Lebesgue mais le fêter par un banquet sous la présidence de Barthou, cette mesquine canaille, vous voulez rire, mon ami. Il a fallu toute la naïve inexpérience de ce jeune Christian ‑ bien plus jeune que moi, sous ce rapport ‑ pour imaginer Barthou et Wullens, échangeant des discours à l'issue d'un bon dîner.
Intolérance? Peut‑être, je m'en fiche. Mais à la réflexion, je ne sais pas trop. Mon attitude est stricte­ment individualiste: mais je ne prétends forcer per­sonne à la partager. N'est‑ce pas vous, au contraire, qui voulez toujours insidieusement m'amener à contre­signer vos unions sacrées? Laissez‑moi donc tranquille dans mon coin puisque je vous dis que je ne veux pas acquérir un nom dans la littérature.
J'écris cependant? Oui, mais si peu. Et uniquement pour exprimer ma pensée, quand je sens l'impérieux besoin de le faire, pour exprimer ma pensée, la com­muniquer à quelques amis.
Mais la littérature? l'art? Oui, mon cher Masson, tu as raison. Comme toi, je m'en fous!

    

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