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On a eu le point de merde ; on
avait eu auparavant le point d’ironie d’Alcanter de Brahm
et avant encore, la ponctuation frénétique
ou simplement romantique, qui scandalisait les classiques
de la Restauration. Ne voilà-t-il pas que l’on se
trouve devant une page entière de signes de
ponctuation, et cela au… dix-huitième
siècle !
Les signes que
l'on vient de voir couvrent, dans L'Art de désopiler la
rate et dans les Œuvres complettes, une page
entière ;
dans l'édition de Quantin reprise par Plein Chant,
une page et deux lignes, mais dans l'édition
originale de 1747, ils emplissaient 9 pages et le tiers
d'une dixième page, ce qui était plus
spectaculaire encore. L'ensemble de signes de ponctuation appartient à ce qui s'intitule Les Fêtes roulantes et les regrets des petites Rües, écrit par le comte de Caylus et sans doute un ou deux amis collaborateurs, à l’occasion des fêtes offertes en février 1747 par la ville de Paris pour célébrer le mariage, à Versailles, du Dauphin et de Marie Josèphe, princesse de Saxe. Le livre de 78 pages in-12 parut sans nom d’auteur ni adresse mais Panckoucke, dans L’Art de désopiler la rate, nous apprend que l’imprimeur de ce qu’il appelle un « livret » était Charles Osm., soit Charles Osmont. Comme dans les mascarades, on fit, à Paris, défiler des chars, le char de la Gloire, celui de l’Hymen, le Vaisseau de la Ville, le char de Cérès et enfin le char de Bacchus, et ce pour la plus grande joie des badauds parisiens qui pouvaient se livrer, avant et pendant le défilé, à diverses réjouissances : « On buvoit, on mangeoit et l’on dansait dans les grandes salles ; on rioit, ou l’on faisoit autre chose, dans les petites : c’était partout noces et festins ». Un char consacré à Bacchus ne pouvait pas ne pas exciter la verve de Caylus. On pense, en effet, que l’épisode suivant est inventé — mais, à vrai dire, peu importe — pour agrémenter le récit : « le char de Bacchus, qui étoit ivre, ayant pris le cul-de-sac de l’Opéra pour une rue, alloit enfiler tout droit et écraser une de ces demoiselles [une actrice de l’Opéra], lorsqu’un homme galant se mit au-devant, tira la barrière et sauva la demoiselle : de sorte qu’il n’entra que le timon, qui ne fit point de mal ». Réelle ou non, l'anecdote est prétexte à employer des mots à double sens, car le verbe enfiler, un timon qui entre sans faire de mal évoquent d’autres images que celles d’un accident de circulation. Les cinq chars sont décrits tour à tour, en des relations supposées avoir été faites par des spectateurs, qui auraient envoyé un texte à l’auteur des Fêtes roulantes. La page de signes de ponctuation qui tient lieu de compte rendu du char de Bacchus amène ce commentaire des rédacteurs : « Il y a ici une lacune ; c’est une mauvaise plaisanterie d’un de nos Auteurs, chargé du Char de Bacchus, qui a cru s’en débarrasser en nous envoyant une lacune ». Et le texte continue avec « Histoire de la Princesse Lacune » qui paraît, à tort, être une digression et qui traite, sur le mode spirituel employé dans les salons, des signes de ponctuation, fictifs ou non. La princesse
Lacune, donc, était née avant
l’écriture ; sans écriture, point de lecture,
mais l’amour n’ayant nul besoin d’être
inventé, la princesse aimait le prince Sous
entendu, qui, à l’instar des petits-maîtres
du temps de Caylus, s’exprimait par hyperboles et
allusions qui, traduites graphiquement, devenaient des
points de suspension : « Trouvoit-il un fat, il
l'embrassoit en lui criant : Mais rends-moi
donc raison de cela ; tu as les yeux bien battus ; et je
parie que..... ». Quand il faisait l’amour pour
son compte, cela restait sous entendu. Badinant avec
la princesse Lacune, « il pressa, elle
s’attendrit ; il cessa de parler, elle se tut :
tout le reste est sous entendu ». Après
l’amour qu'elle vient de goûter pour la
première fois, la princesse, pour tuer le temps
mais pour, aussi, utiliser l'énergie que venait de
lui donner l'amour, invente des signes de ponctuation,
élaborant ainsi un code, qui a tout d’un
rébus : une petite marque, par la princesse
baptisée virgule (baptisée,
puisque l’écriture n’a pas été encore
inventée), signifie une proposition,
c'est-à-dire une déclaration d’amour. Toute
déclaration appelle une réponse :
favorable, elle sera marquée par un point sur la
virgule mais si l’un ou l’autre est mécontent de
son partenaire, il fera un « point
aigu ». Il y aura encore « le point
de douleur » signe de sensibilité
physique ; des parenthèses indiqueront un
tête-à-tête, qui coupe les amoureux de
la société ; le « point
admiratif » exprimera le sentiment
réciproque d’amoureux qui se sentent seuls au
monde, et le « point circonflexe »
représentera l’amour que l'on fait*. L'impression
de signes de ponctuation sans phrase à ponctuer,
pour ainsi dire placés dans le vide, sera
utilisée plus tard, en 1770, par Charles-Georges
Coqueley de Chaussepierre (1711-1791), avocat et auteur
dramatique, acteur comique et censeur, dans une
brochure parue sous l'anonymat : Le Roué
vertueux, poëme en
prose en quatre Chants, propre à faire, en cas
de besoin, un Drame à jouer deux fois par
semaine (Lauzanne, 1770, en
réalité Paris, Claude-Antoine Joubert).
Les quatre chants sont composés uniquement de
signes de ponctuation, éloignés de
quelques mots épars, comme l'on peut en juger
ci-dessous ; chacun d'eux compte plus ou moins
six pages.
L'intrigue
exposée de manière elliptique dans les
arguments qui précèdent chacun des
chants montre combien l'auteur se moque des drames
larmoyants, et, si l'on en croit
l'histoire littéraire, en particulier de L'Honnête criminel,
par Fenouillot de Falbaire (1767), qu'il aurait
parodié. Dans l'argument du
deuxième chant, qui résume en
théorie le texte à venir du
poème, on lit : «
(…) Belle tirage sur la Loi naturelle. -
Déclamation philosophique contre les Lois civiles.
- Colère forcenée. - Mots
entrecoupés. - Tortillement de bras. - Silence
terrible (…) ». Puis le texte arrive, et de texte
point, seulement des signes de ponctuation, et fort
espacés. Relèverait-on les seuls mots
perdus dans les pages, on obtiendrait une liste
cohérente des thèmes usés et plus
qu'usés employés par les auteurs
dramatiques. Xavier de
Maistre**, dans Voyage
autour de ma chambre (1794), fait arriver «
l'aimable
Rosalie » au sommet d'un tertre,
toute rose et blanche, ravissante. Cela au
onzième chapitre, qui est suivi par cette page,
tenant lieu de chapitre XII :
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| * Le texte de Caylus, ici paraphrasé. ** La page reproduite est celle de l'édition José Corti, collection Romantique n° 9, 1984, qui reproduisait l'édition de 1839. *** On cite une fois de plus Le point de merde, par M…, alias Michel Ohl. |